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dimanche 18 novembre 2018

Loup

À l’imposte mangeoire —
chardonneret jaune et bleu
loup noir de l’automne

mardi 13 novembre 2018

Choses dont elle a peur

   Des mantes religieuses. Des serpents — dont elle ne parvient jamais assez promptement à identifier la dangerosité. Des forêts obscures. De perdre ses cheveux. De devenir aveugle — et elle ne pourrait plus lire. Que ses enfants la haïssent. L’abandonnent à jamais. Qu’il leur arrive quelque chose. D’un mort dans la citerne d’une maison vieille entée dans la colline. De cadavres disséminés dans les bois ou flottant entre deux eaux dans la mer, l’étang, ou le fleuve qu’elle longe. Des têtes de sangliers tranchées, piquées sur les poteaux indicateurs des sentiers balisés. Des chiens de chasse strangulés oscillant aux branches. Des pieds désaccouplés mais chaussés de baskets sur la lisse de la plage. Des rapaces ou pies ou corbeaux crucifiés aux portes. Des renards roux crochetés aux troncs d’une futaie. Des exhibitionnistes. D’un déséquilibré erratique dans le massif de l’Estérel. Qu’ils la retrouvent. Des mantes faussement priantes qui dévorent par la tête.

dimanche 11 novembre 2018

Effacement


À l’automne seule —
des animaux ou des gens —
de ses enfants seule



lundi 5 novembre 2018

lundi 29 octobre 2018

mercredi 11 juillet 2018

Lumière dans poche

Une lampe de poche tient dans cette appliquée de tissu cousue au vêtement : que le vêtement soit fin ou petit, ou bien grand et de confection solide : la lampe de poche ne sera pas la même. Lampe de poche pour bébé ou Goliath, c'est selon. Celle-ci est de la taille d'un téléphone de l'année 2017. Un téléphone des années 70 se logerait volontiers dans la poche d'un géant, emberlificoté dans son cordon : ogre, kangourou préhistorique (tout est grand dans la préhistoire). Un téléphone actuel ignore l'usage singulier de téléphoner pour téléphoner (prendre ou donner des nouvelles, s'enquérir d'un renseignement quelconque, commettre des blagues stupides au receveur ou à son pire ennemi, envoyer du courrier sans facteur, etc.). Dans la poche de l'ogre ou du kangourou préhistorique se transportent de plus, et de concert : appareil photo, caméra, encyclopédies et dictionnaires, cartes IGN, matériel nécessaire à l'écriture, quelques ouvrages de l'esprit, un orchestre philharmonique et un jazz band et d'autres auxiliaires de vie. Un déménagement. Un voyage sans téléphone, smartphone, usinophone ou autre, implique de se munir de lumière, la bougie abandonnée par crainte des intempéries diverses (le vent souffle sur la flamme, la flamme prend à la tente; le soleil liquéfie la cire, la cire prend à la tente; la pluie éteint la flamme, la mèche redevient bout de ficelle). La lampe à gaz reste intransportable dans une poche. Le groupe électrogène aussi. la lampe-torche à LED : laide. Un rien peut empêcher la consommation superflue. Une lampe de poche survivante des années soixante mérite usage. Ampoule, ok. Pile, changée. Carrosserie cabossée, fermeture améliorée d'une appliquée de chatterton. Couleur : orange d'orange. Attache de suspension, ok. Poids, certain. Marque, wonder. Lumière, blanc cassé. Utilité : éclairer. Souci, angoisse, fin du monde :  ne pas la perdre. Logée dans la poche du jean ou de la veste au soir approchant, dans le sac à dos, en journée (crise d'hystérie à heures diurnes diverses, vides-sac consécutifs). Usage réalisé : éclairer dix à vingt pages de lecture sous un toit tendu à même le ciel sombre, dans un duvet bouchonné en chien de fusil, le sac en oreiller. Bonheur.

mardi 3 juillet 2018

Partir

Premier jour. Partir au matin vers 9h sans GPS sans carte, avec liste arrêtée gribouillée sur bout de papier (on a sa journée) : DN7, Tourves, Cadenet, Cavaillon, L'Isle-sur-Sorgue, Orange, Mornas, Pierrelatte, Montélimar, N102, Aubenas, N88, Pradelles, D985, Langogne, Chambon-le-Château, Saugues, Chazelles, et puis après on sera arrivée au hameau. Ce qui sera de ce qui est. S'arrêter trois fois : une pomme, du fromage, son chemin. Changer l'itinéraire, par rêverie, un peu : après Rians passer par Jouques (champs de coquelicots rouges rouges rouges sur vert tendre, et champs labourés de frais, ocre : avoir reconnu l'endroit qu'on avait dans les yeux depuis si longtemps, mais savoir n'être jamais venue ici). Regretter de n'avoir (et vouloir, du coup) un vrai appareil photo (même tout simple). Se dire qu'on pourrait habiter là. Ce qu'il faudra de ce qu'il faut. Prendre bout d'autoroute après Orange jusqu'à Montélimar. Traverser le Rhône par le pont où c'est écrit dessus à l'entrée tout en haut dans ce sens : à la sortie, en lettres Art Déco aussi dans la pierre c'est précisé : Ardèche. Quelle trajectoire pour un même geste ? Après Aubenas grande montée pour les quatre chevaux :long, beau. Après Langogne, se tromper, et prendre départementale parallèle. Entre Chambon-le-Château et Laval-Atger, bifurcation en T avec imposant Hôtel des Voyageurs, trois ou quatre étages, fermé, grands murs gris, début du siècle précédent au moins (voir les commerçants et les voyageurs descendre de charrois ou d'autobus poussifs, des malles, des caisses, les tables et le zinc, l'aubergiste et la marmite de ragoût, la chambre pour quelques sous)... Quelle force encore dans les doigts ? Après Venteuges, douter de la bonne route et faire demi-tour au niveau du calvaire aux trois croix de pierre noire (trop de forêt haute d'un coup dans une vallée très encaissée, ne correspondant pas à l'imaginaire anticipatoire de champs et vallons : se méfier de l'imagination). Du début jusqu'à mi-chemin, de mi-chemin jusqu'à la fin. Retomber sur ses roues à Chanteuges, bonne (?) direction demandée à un couple (père et fille?) attendant à bord d'une fourgonnette blanche dans la cour d'une ferme (entendre les vaches à la traite) quelque chose ou quelqu'un. On sent que glisse le terrain le visage caché dans les mains. Être arrivée à destination pour 19h30 : à la sortie de la vallée encaissée prise à rebours, donc, une autre ferme aux bâtiments dispersés des deux côtés de la Départementale. Et qui d'autre pour nous aider. Le petit cheval blanc descendu des collines boisées, pour l'accueillir (s'imagine-t-elle : se méfier de l'imagination). Ce qu'on devra de ce qu'on doit. Repas rapide, pas déranger, une assiette de (parfumé) gratin de légumes, les hôtes dînent à 18h. Crachin. Monter la tente en quelques minutes sous l'auvent derrière la grange (chevreaux lèvres douces, lapins en HLM). Ce qu'on fera et qui sera fait. Trouver une vis sans son écrou, rouillée, énorme (tombée d'un tracteur depuis longtemps, de la charpente?) et la mettre dans sa poche. S'endormir habillée dans un sac de couchage sur le tapis de sol (sans ôter la robe d'été du jour : avoir enfiler jeans, les deux tee-shirts, les deux pulls, deux paires de chaussettes, grelotter un peu et aimer ça. Odeurs de terre, de vieille poussière de cuir et de bois vermoulu, de la tente (caoutchouc), bruits de la Desges qui coule froide à quelques mètres. Ce qui sera de ce qui est. Lire Rilke à la lueur de la lampe de poche et s'endormir sur J'ai fait quelque chose contre la peur. Je suis resté assis toute la nuit et j'ai écrit.


Bande-son : Cycle / Dominique A. 
https://www.youtube.com/watch?v=q34mBOu7yvo

mercredi 30 mai 2018

Flot raison


En ce mois d'avril de l'an 18 du vingt-et-unième siècle passent au dessus, devant, sur, sous, de plein face ou contre profil, du nord de l'est ou de l'ouest, du sud si mas enjambé : trente fois, les nuages meringués ou noirs, les portions de lunes, les soleils blancs ou piquants, ras ou suspendus, les obscurités des petits jours et des crépuscules, les vents colères, les pluies qui ne sont jamais fines mais épaisses et lourdes, les nuits de pleins jours avec lumignons Grande et Petite Ourse, les encres, les bleus, une multitude excessive et innombrables de bleus... le lierre a lancé le premier ses têtes chercheuses depuis la face extérieure du poteau d'arrivée, une arrière-garde de grappins assurant ses prises dans le ciment, depuis mars, certainement. Le 1er avril, de nuit, les woah des grenouilles ? crapauds ? échelonnés, en répons, jamais superposés, du fossé sous l'escalier... le 2 avril un verdier Chloris Chloris, chapelets de bulles sonores par sept ou huit, moins trilles que successions d'appogiatures, où et revenu d'où ce passereau gris et vert olive ?... le 10 avril le ficoïde dessille du fuschia de jour, clos ses cils magenta à la tombée, bien que passé l'hiver en pot sur le carreau du pilier central... lampranthe éperonnée de son petit nom... un couple de tourterelles turques, collier noir sur gorge, se rendre compte ce jour 16 avril de leur retour, roucoulent bec à bec sur le fil téléphonique amarré à l'angle Sud-Sud-Est, à la verticale du départ de l'escalier... quelques moustiques le 17, pelargonium citronellum débordant de la plate-bande droite, une croyance... depuis dix jours exactement la bourrache, face à la balustre et son limon extérieur, dressent tiges grosses et velues, feuilles alternes non moins velues : menus visages-étoiles bleu outremer en garde-à-vous anarchique... le 17 encore, journée faste, chaude, au cerisier, éloigné à l’extrême, cour cimentée aux gros graviers, des pétales papier japonais : feuillage coiffé au poteau... le midi du 18 avril un gecko grumeleux près l'imposte de la lourde porte fanée, au mur collé de ses quatre fois quatre doigts boudinés de micro-poils gluants détale... à la marquise, lianes et feuilles s'activent faufilent rapiècent fer et vitraux brisés, ce qui sera achevé pour le 29... le 14 avril sur la huitième marche, sur gris ciment usé et moussu, à vestiges rouge sang de tomettes ou peinture huileuse, longue queue de lézard convulse, corps dans gueule du chat feulant sur quatorzième marche... les 21, 22 et 23 avril, et gare à toi chat, essaim d'abeilles tourbillonne et s'agglutine, entre 18 et 19 heures, dans la fourche du chêne tauzin, à six mètres du sol, huit -au jugé- du palier-vigie : le 24 s'en sera allé ailleurs... dès le 25 avril les troncs noirs des chênes rouvres à cinquante mètres au Sud-Est s'estompent à vue d’œil sous le véronèse des feuilles naissantes, qui s'étirent et se retourneront le 27, d'une pirouette, vert de chrome... le chêne tauzin, bon dernier, crache ses vieilles feuilles marrons comme chicots sur les bourraches mais pas toutes, et rattrape à lobes dentelés ses congénères quersus... entre-temps le 23 avril les mauves lourds de la glycine pèseront de toutes leurs grappes au garde-corps de la marche palière... se vrilleront par en-dessous au premier des trois tubes d'acier des tentacules jetées, pour cette année, vers le deuxième... sur un coup de tête, le soir tombant du 24 avril, sécateur drisse et hache les lances du lierre : de l'air pour la glycine, et le jasmin encore en feuilles si lent à atteindre la seconde séquence de la première section : contre-offensive, trêve... dans la plate-bande aux yeux outremer, aux verts de peu d'attrait des laiterons, se peut compter le 28 avril trois sortes de pissenlits et deux sortes de trèfle dont l'une à bords pourpres... de la vesce légère aux fleurs coquille d’œuf et incarnadin donne haricots avec gousses petits pois, c'était le 25... des longilignes graminées poaceae, fomenter le 26 avril un fauchage ras, à la serpe après la rosée pour cause d'épillets, comme avoine ou seigle, à se ficher sous la peau du chat... depuis le perron du premier palier, du 11 au 14 avril focaliser sur les succulentes et les crassula en bas derrière et contre les murets, un peu rougeâtres temporairement, petits froids nuitamment... n'en n'ont cure les ronces sur la levée de terre, au déchant de la colline... de restanques pas même souvenirs : villas, piscines, triples garages, pelouses naturelles ou synthétiques, terrasses, béton, ensembles salon de jardin de barbecues (électriques ou à gaz)... par dessus le parallélépipède de faux-laurier érigé par le voisin à cinq mètres du mur Est du mas, de la vigie-perron du premier et encore mieux du second, la colline percée, tranchée, entée, goudronnée, vaincue ne remue plus.. le 30 avril, au départ de l'escalier, entre le cellier et les six marches raclées à la colline, sous les menus regards outremer, le chêne tauzin centenaire, et devant les sucs charnus des crassula, les frémissements des vrilles, feuilles, ventouses, des balanciers mauves de la glycine, des bourgeons du jasmin ; devant les panicules acérées des folles avoines, les jupes ourlées des trèfles vesces dents-de-lion, un homme s'agrippe au pilier de départ... l'un de ces bleus du ciel, lequel, se reflète dans l'aluminium des béquilles : il en maintient une, horizontale plus ou moins, sous l'aisselle droite déformée, l'épaule haussée par l'appui du corps... sa tête, baissée, peut-être retombée sur la poitrine, donne à voir sa chevelure, taillée courte mais inégale, comme mitée, quasi une ombre autour de la cicatrice rougeâtre un peu en arrière de l'occiput... né dans les années 80, pas avant, de moyen gabarit et taille, même avant, il flotte dans une chemise à carreaux gris, un jean gris... il surveille peut-être encore ses pieds chaussés de baskets et sa douleur, ses douleurs, dans les jambes en réfection, les hanches augmentées de titane, la cage thoracique effritée à chaque respiration, peut-être ne pense-t-il pas à la souffrance des mots qui lui viendraient, à cause de la voix de vieillard essoufflé de maintenant, ou à cause de ce qu'il ne sait plus penser ou dire... ou n'ose penser et dire... de sa vie d'avant, du départ à sept heures tapantes depuis le second palier, de la légèreté à dévaler l'escalier, enjamber les six marches, la cour, du son de machine à coudre de sa Fiat Nuova 500, modèle 1958 bleu layette... rouler boulette jusqu'au restaurant, le sien, étoilé, étoilé après, pourquoi... après l'accident, le broyage, le concassage, les dents la mâchoire brisées contre le volant qui aura crevé un poumon, les os du bassin comme carcasse de lézard démantibulée fracassée... se souvient-il seulement de la scène, la Porsche Cayenne passant outre une priorité... le bruit, l'irréalité du choc, du déplacement, de la venue du noir d'encre, des limbes, des fers, des draps raides comme papier, des tubes, des opérations de... se souvient-il de sa voix d'avant, de ses mots possibles d'avant : vite, prêt, chaud, feu, couverts, menus, cuisine, gastronomie, vins, déglacer, agneau, en cocotte, figues rôties, primeurs du jour, encornets, Méditerranée, etc... de sa vie d'homme dorénavant usée pré-maturée par les œuvres mécaniques, électroniques, des hommes qui n'ont cure que d'eux-mêmes... au bas de l'escalier, bien avant l'escalade entre chair convulsive et grincement bionique du reste de son corps en réduction, jusqu'à sa porte vert fané où le chat feule assis à l'attendre sur la quinzième marche exactement... cramponné à la main courante gainée de serpentins de jasmin de lierre et de ronces, l'homme croise les regards des menus visages-étoiles outremer... hache dans un filet de voix, de souffle, lentement, avec précaution, yeux pâles écarquillés, quasi idiots, demeurés... - fleurs... bourrache... huître... miel... à première vue, la balafre mauve en travers de la joue précocement parcheminée, granuleuse, ne disent rien de ces histoires d'avant... en mai, en décembre, dans les années 50 de ce siècle vingt-et-unième, passeront les nuages, les lunes, les soleils et les vents et les pluies lourdes sur l'escalier... etc.

lundi 7 mai 2018

Pygmée

#Toulon#1983#



La deuxième et dernière fois de son enfance, de la sortie définitive de son enfance, elle va au cinéma place de la Liberté. Elle a dix-neuf ans, de son enfance tardante elle est si honteuse qu'elle consent en silence à l'idée lancée, d'un cinéma entre deux répétitions d'orchestre. Elle n'a pas osé dire rien, elle ne dit jamais rien ou si peu ; elle ferait comme si, l'habitude de ça, aller au cinéma. Aussi. A observer le rite elle se conforme : ticket, quelle salle, quels escalier et porte à hublot noir, quelle rangée, elle n'a pas de préférence. Les autres chahutent, elle tremble d'attirer l'attention, le père déboulerait sur la moquette rouge, l'emporterait d'une gifle. Mais c'est le jeune chef d'orchestre qui se place à ses côtés. L'obscurité, le volume sonore, le film lui-même l'accaparent, une conformité la rassure, aux documentaires en famille le soir, devant la télévision : le désert du Kalahari et un presque enfant, un pygmée, et son parler de cliquetis et petits mots incompréhensibles, sans sous-titres, comme un mélange de MORSE, de claquements de becs d'oiseaux ou d'élytres d'insectes, ou comme de menus cailloux choqués au fond de la mer ; ou pareil à l'autre parler, impossible aux autres, qu'elles s'étaient inventé, elle et sa presque jumelle, le parler des sœurs dorénavant séparées, et pour toujours, mais ceci elle ne le sait pas encore. Au cinéma, pour la deuxième et dernière fois de son enfance, le grand cerf aux yeux noirs a posé ses longs doigts sur sa main à elle, qui la lui a laissée prendre et mener à ses lèvres. Et de sa peau à elle, elle fait la connaissance du paysage de sa peau à lui, tandis que le film est devenu stupide et bruyant. De toute son enfance rance et mutique elle sort, sur la margelle, adossée au mur d'obscur dont elle ne reviendra jamais. 

 

Caillou